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La Bestialité
 
La Bestialité Quantité dans le panier : Vide
Code : LEA-2250-BLSU
Prix : 33,00€

Auteur[s] : Thierry Galibert
Éditeur : Sulliver
Date : 05/2008
Pages : 576

Dimensions (cm) : 15 x 22
ISBN/EAN : 9782351220375
Quantité :
 
« Cet essai n’est pas consacré à Antonin Artaud, mais à sa vision du monde, celle du premier occidental à avoir incarné le décentrement radical qui permet d’observer la réalité du monde sous son jour véritable. » Pour Artaud, la « Bestialité » est une rupture dramatique avec la vie, « la perte du contact effectif avec la Totalité ».

Antonin Artaud a traqué la bestialité dans la poésie, la philosophie, et l’ensemble de la création, pour constater qu’il la fréquente finalement depuis sa jeunesse à Marseille, et qu’elle l’accompagnera sa vie durant, autant à l’asile de Rodez que dans la vie parisienne.

A sa suite, Thierry Galibert développe dans cet essai remarquablement documenté une ample réflexion – littéraire, politique, philosophique – sur la pensée réductrice de notre temps, qui conduit à faire du monde un hôpital psychiatrique potentiel, en lequel l’aliéné n’est pas celui qu’on croit.

Socrate avait été, d’une certaine façon, le premier dénonciateur de la bestialité en même temps que sa première victime. Pour lui, « vide [...] de toute pensée », l’homme du jouir ne vit pas « une vie d’homme », mais « celle d’une espèce de mollusque marin ou de tout ce qu’il y a dans la mer d’animaux avec un corps encoquillé ». L’automate d’Artaud est l’homme de la modernité tellement engagé dans la possession et la jouissance de la nature que, plus il affirme sa personnalité, plus il s’éloigne de lui-même. Le cogitatum y a annihilé le cogito, l’acte individuel de penser s’est abstrait de lui-même dans la réalité abstraite qui autorise à considérer le bien indépendamment du Vrai. Dans le double mouvement de réflexivité et d’ingestion de savoir, dans la confusion de la Vie et de l’existence, dès l’école se fabriquent les conditions de la bestialité dont la propension naturelle est de bâtir la cohésion sociale sur la dépouille de l’intelligence. Pour donner quelque crédit à la critique du capitalisme, il faut insister sur l’adhésion de toutes les Lumières progressistes à la thèse de la Liberté et du Bonheur d’Adam Smith. Non pas à un Smith pris synchroniquement dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, mais préalablement auteur de Théorie des sentiments moraux. Tout le système libéralo-socialiste de la modernité occidentale, toute la pensée libertaire et matérialiste se situe dans la perspective d’Adam Smith pour qui le « seul usage » et l’« unique but » des institutions sociales est de « promouvoir le bonheur de ceux qui vivent sous leur juridiction ». Et qu’elle soit, pour cela, devenue le meilleur promoteur du capitalisme, c’est évidemment à sa conception de la liberté qu’elle le doit, celle-là même qui autorise le capitalisme à justifier par elle, et sa liberté d’entreprendre et la liberté qu’il accorde de consommer.

Que celui qui lutte « à 1 contre tout le monde, quand je suis seul de mon avis » finisse en bouc émissaire n’a donc rien que de très socio-logique. A Marseille, au moment de chercher des noms d’écrivains pour baptiser les salles de sa nouvelle bibliothèque, la direction s’est refusée à choisir Artaud au motif qu’il « sent le souffre ». S’il fut un temps où mieux valait avoir raison avec Breton que tort avec Artaud, il n’est pas révolu puisqu’il reste celui de penseurs qui, tels Breton et Sartre, croyaient qu’il suffisait de théoriser la liberté et le bonheur pour les croire applicables. Artaud, pour sa part, savait que les individus « les plus libres, les plus détachés, les plus évolués » le « croient idéologiquement ». Or que dire d’une pensée occidentale qui prône la liberté d’être soi si celui qui l’assume est ir-responsable de la tekhnê qu’il utilise ? En leur siècle, Sartre et Breton sont, dans leurs domaines respectifs, les exemples emblématiques de cette intellectualité qui a accumulé trop d’erreurs pour pouvoir les confesser. Contrairement à un pouvoir religieux qui finit par s’excuser de ses errements passés, la bestialité, dans sa continuité intellectuelle de cerveaux à cerveaux, persiste à pratiquer des procès en inquisition manichéens, et le pire est évidemment qu’elle y parvienne au nom des droits de l’Homme à la Liberté.

Par l’inversion de la logique de l’idée individuelle dans la forme, puis de la forme dans l’Idée de l’Esprit, l’intellectuel moderne fait de son corps externe son centre d’attraction, jusqu’au divorce de son « idée » et de son « comportement ». Mais dans la mesure où le culte sarto-bretonien de soi est tellement aristocratique qu’il ne s’adresse qu’aux privilégiés de la liberté d’expression, à quoi peut bien servir sa theôria qui, en prônant la liberté physique au nom de l’intimidation de l’intelligence, ne donne jamais les moyens d’échapper à l’élitisme de la méthode ? Rien ne distingue Breton et les siens du reste de la société totalitaire vu que, avec eux, la pensée qui appartient à tout le monde confond l’acte (individuel) de penser avec la communauté du savoir en inversant l’ordre logique à partir de la perception rétinienne. Breton était moins le Pape du surréalisme que le prototype de la personne type de la modernité. N’aurait-il été que cela, Artaud ne l’aurait évidemment pas plus mis en cause qu’un autre, il avait auprès de lui, infiniment plus édifiants, des exemples de psychiatres. Le plus bestial en lui tenait à cet aplomb qui, des décennies durant, en dépit des contradictions patentes, lui permit de maintenir à la face du monde cette certitude intellectuelle d’être dans le vrai. Aussi, que, pareil à Sartre, il ait pu être le maître à penser de projets alternatifs sert seulement à abuser les bonnes volontés en procédant selon la logique politique de l’alternance au sein d’une même pensée unique.

Antonin Artaud est mort en 1948. Pour qui veut en découdre vraiment avec la raison mondaine, reste à méditer inlassablement son appel lancé aux surréalistes : « si nous en avons tous assez, si nous sommes prêts à tout, pour sortir de l’impasse spirituelle à laquelle nous avons été acculés, et en partie par notre faute », il faut admettre que le problème a beau être « d’ordre et d’intérêt universels, sa solution n’est pas universelle. Elle est personnelle, et d’autant plus ardue. » (I**, 72). Jusqu’au moment de comprendre cette évidence, « fussions-nous libres dans le sens où ils [bourgeois, prolétaires] l’entendent, nous ne jouirions encore que d’une caricature de liberté » et nous ne serions « jamais parvenus qu’à nous détruire nous-mêmes, à nous nier dans notre être comme dans notre activité ».

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