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Six nouvelles érotiques où âmes en perdition, bacchantes et jeunes filles faciles, peintres et érotomanes errent de bas-fonds en maisons closes, de manoirs orgiaques en forêts sacrificielles, de boudoirs fin de siècle en ruelles byzantines. Dépravations, magie sexuelle, épouvante, stupre et envoûtements...
Le nouvel Arnaud Bordes !
Parfois, la beauté surgit là où on ne l'attend pas, le livre pousse chez un éditeur inconnu, comme cette fois les éditions Auda Isarn. Il ne faut que quelques paragraphes, quelques phrases presque, pour reconnaître chez Arnaud Bordes le peintre de cœur. Sa palette de mots déploie des tableaux somptueux où le noir de bitume cher à Delacroix le dispute à toute la gamme des ocres et des rouges vifs en épices, dans les dédales orientaux du Bazar de Clodagh, première nouvelle donnant son titre au recueil. Si Arnaud Bordes dans ces récits est un pornographe, ce serait au sens le plus noble du terme, celui de styliste de l'extrême. Il n'est pas un de ses paragraphes qui ne plonge dans les marais de la chairs sans en ramener un peu d'abîme. Il salit ses mains dans le brouet qui fait trembler, précipite l'imagination à sa limite, provoque le recul, mais au terme du chemin délivre l'esprit de la prison de ses gênes. Rien de commercial, dans cet érotisme là. Si l'énorme est tapi en embuscade, le choc ne pousse pas vers la facilité des éditions commerciales, mais vers les retranchements intérieurs. Et il y a quelque chose de D.H. Lawrence ou de Julien Gracq, dans nombre de ces descriptions où la nature ne vend pas les bons sentiments de l'écologie facile. La forêt, les eaux, les matières, de frémissements en décompositions, sentent la terre humide et les matières organiques en putréfaction. Elles appellent l'humain au même mélange de la mort et de la vie.
(Tang Loaëc, Le Nouvel Obs)
C'est au genre érotique que s'essaye Arnaud Bordes dans son troisième recueil de nouvelles, ce qui ne nous surprend pas, car le motif sexuel hantait déjà de façon sourde mais sûre ses précédents ouvrages. Comme cet auteur est décidément doué, il réussit à nous donner à lire un livre surprenant et beau, dans cet exercice pourtant fort périlleux qu'est l'écriture pornographique. Le Bazar de Clodagh s'inscrit dans la continuité du Plomb et de Voir la vierge et l'on y retrouve la plupart des motifs constitutifs de l'univers d'Arnaud Bordes : mises en abîme répétées et enchâssées du livre, érudition fantasque, héros et héroïnes guerriers aux noms improbables (à commencer par Clodagh qui désigne une femme), contrées et temps aussi obscurs que sanglants, occultisme (la confrérie de Cruor dans Rapports sur l'art nécromantique), tératologie et sauvagerie, références aux auteurs fin de siècle, mélange des genres élevés et populaire... Le Bazar de Clodagh est un livre débauché. L'ensemble du texte devient une sorte d'écrin, un cadre doré et baroque entourant la toile centrale, le passage sexuel, magnifique. La langue mêle des mots crus et des métaphores si précieuses et délicates qu'elles en deviennent par moment délicieusement kitch : « Elle cracha mon foutre sur l'œil d'une prostituée qui, aussitôt, appela ses consœurs pour qu'elles vinssent sécher ces pleurs. » Le pari est hautement réussi et on attend avec délectation le prochain livre.
(Sonia Anton, La Presse littéraire)
Lire Le Bazar de Clodagh, c’est se perdre dans les bas-fonds sanglants encombrés d’étals de bouchers, les troubles faubourgs de Vlachernes, les bordels fangeux qu’aurait pu peindre Otto Dix ; c’est aussi se scandaliser de ces charniers anatomiques, ces mutilations abjectes, que l’on souhaiterait illustrées par Hans Bellmer ; mais c’est surtout un texte violent, éminemment corrupteur, à ne pas mettre entre toutes les mains. Chastes épouses, dévotes militantes, ne l’achetez pas : tant on y célèbre de ces cultes païens, ces fastes nécrophiles, et de toutes ces amputations souillées de sperme, ces fornications moisies : « Le boudoir blanc devint un abattoir humide d’une rosée de carnage. » Ce sont enfin des clameurs immondes qui résonnent jusqu’à nous, ce braillement des lames de sabres, de poignards à chaîne d’argent, de tous ces arsenaux pervers, faisant le bonheur des bourreaux les plus virtuoses, ces cris de douleur grasse aux confins de l’ignoble, d’un érotisme quasi intolérable ; un peu comme si le meilleur film gore était remâché par Tinto Brass ou le Pasolini glacial de Salo ou les 120 journées de Sodome. De toutes ses œuvres, Le Bazar de Clodagh est sans doute celle qui représente le mieux le génie poissard et précieux de son auteur, une parfaite consécration pour un style inégalable, raffiné, ses phrases difficultueuses, son vocabulaire dévoyé, cérémonieux, portant haut l’imparfait du subjonctif ; bref de l’orfèvrerie en décomposition : « J’eusse aimé me tatouer avec les râles de son orgasme. » Le Bazar de Clodagh est un véritable chef-d’œuvre de notre littérature obscène.
(parutions.com)
Virginité idéelle d’un Corto Maltese, dont le portrait sert de fanal à l’ouvrage ? Le volume, il faut ici le souligner, est de rare facture : l’enveloppe annonce la perfection du texte... Mauve et noire, précieuse comme il convient à une forme palimpseste de l’enfer du XIXe siècle. La couverture donc, un bois gravé de Félix Vallotton reproduit, black and white, nous livre le corps blanc d’une hétaïre, en son boudoir, nonchalamment étendue. La très chère étant nue, abandonnée à une lascive pose, de dos, est-il besoin de le préciser ? Je le précise, postérieur offert aux regards, à la fessée ou la possession licencieuse, interdite. Je m’arrête, manquant singulièrement d’imagination, l’auteur et les dames du temps jadis y pourvoiront ! Bordes sait dire cela beaucoup mieux que je ne le puis : Elle s’allongea, fœtale, en fesses, afin qu’effleurât le soupçon rond ; elle se profila, le pubis cru, en surplomb.
Du sang de la volupté et de la mort, ce serait peu dire, du sperme, du venin, de la boue, de l’orgie, du lucre et de la peine ! La chair est lugubre, la femme goulue, le monde vide, la solitude démentielle et le livre, pas de ceux à lire de la main gauche, tant la bagatelle se fait nature morte où les mouches et les vers à l’envi voltigent au-dessus des alcôves, les corps ici se veulent charognes infâmes, les organes viandes déjà avariées, servies froides aux repas de noces. Soupçon de romantisme attardé, aubes et crépuscules manqués, ne demeurent que la fruition des mots, la jouissance sans pareille d’avoir maté la langue, soumis la grammaire à une rude discipline et ramené les corps à leur matérialité brute. Au bazar de Clodagh, le romantisme est un réalisme, la naissance du monde le cloaque où origine et destination se confondent, la perfection du langage, babélisme, le raffinement des plats, l’excellence des choses, festin nu. Arnaud Bordes écrit à la perfection, manie en érudit et en homme d’esprit à merveille le pastiche. (Sarah Vajda) |